2015-05-02-KAIN - UNE NOUVELLE DE PASCALE DEPLECHIN

2015-05-02-KAIN - UNE NOUVELLE...HUMIDE: FAIRE PIPI EN ITALIE

Famille Lezaire 211 copie 2.jpgSylvie est ballottée dans cette vieille caisse rouillée, qui ne lui donne aucune sensation de sécurité. Mais qu’est-ce qu’elle fiche là ? Son amie italienne lui a présenté son copain Aldo pas plus tard que ce matin. Ils allaient l’emmener pour une super excursion dans la montagne. Elle avait déjà tiqué en voyant la carcasse, mais la politesse l’avait empêchée d’émettre la moindre objection. Et puis, il avait l’air très sûr de lui.

Elle les écoute à présent d’une oreille distraite. D’ailleurs, elle ne comprend rien ; ils baragouinent en italien, langue délicieuse mais qu’elle ne saisit que par bribes. Avec Sofia, elle parle toujours anglais, langue de leur rencontre.

Le chemin est caillouteux, puis rocailleux ; les secousses sont de plus en plus spectaculaires. On a dû voler les amortisseurs, pense-t-elle non sans humour.

La route se rétrécit dangereusement. Aldo ignore complètement le panneau qui signale que la voie est réservée aux véhicules agricoles ou assimilés. Il continue à piailler sans relâche, signe que tout va bien. Le regard de Sylvie erre alors sur la beauté du paysage, la couleur rosée que le soleil encore matinal reflète sur le coteau. Un soubresaut la ramène vite à son stress initial. Un morceau de roche s’est détaché sous la roue arrière et Aldo a viré sec vers la gauche. Sofia lui confie qu’ils se sont trompés de chemin. Le silence tombe alors dans l’habitacle, chacun retient sa respiration, comme si un souffle pouvait faire basculer l’auto dans le ravin.

Sylvie ressent une soudaine envie d’uriner. Pas question d’en parler, bien sûr. Aldo poursuit son chemin, vaille que vaille, de plus en plus étroit, de plus en plus escarpé. Au détour d’un virage, stupeur : un tracteur arrive en sens inverse. Le fermier lève les bras au ciel, mais vu leurs regards tétanisés, il comprend bien vite que c’est à lui d’effectuer une marche arrière digne d’un professionnel jusqu’à un étroit bas-côté. Aldo avance prudemment à la vitesse d’une tortue, écrabouillant les mottes de terre bordant le versant de la montagne. Sylvie ferme les yeux un instant, mais c’est pire.

Pour mettre fin à sa torture, elle voudrait découvrir un petit café en bord de route, mais il n’y a que terre, cailloux et touffes d’herbe ici et là. Un pipi dans la nature n’est pas à l’ordre du jour, car il n’y a pas le moindre espace ni pour s’arrêter, ni pour se soulager. Et puis, sa pudeur naturelle l’empêcherait de même émettre cette possibilité. Pourtant la douleur commence à sourdre dans son bas-ventre. Elle tente toutes les positions pour en trouver une plus confortable, mais la flèche qui la transperce est atroce à chaque mouvement. Elle ne bouge plus et essaie de penser à autre chose, mais son esprit revient alors irrémédiablement vers leur situation. Ils ne cessent de monter, la chaleur devient insupportable. Pas de clim, évidemment. Une image s’accroche à ses pensées. Un hélicoptère soulève le véhicule au moyen d’une gigantesque pince et les dépose doucement dans le fond de la vallée. Mais elle est bientôt chassée par celle de la voiture qui plonge dans le ravin et termine sa course dans les flammes. Son ventre va exploser.

Et puis tout à coup le miracle. Au détour du chemin, une prairie à flanc de montagne. Et à droite, la route a délaissé la vallée pour s’enfoncer dans un décor toujours aride mais nettement plus sûr. Le soulagement provoque l’hilarité chez Aldo, qui se tourne vers elle, glorieux « Aldo bon conductor, no ? ». Elle sourit piteusement, incapable d’ouvrir la bouche. Elle se sent proche de l’évanouissement, mais stoïque attend toujours l’apparition de l’hypothétique café-. Des larmes de douleur roulent le long de ses joues et c’est à ce moment que Sofia se retourne, inquiète du silence prolongé de son amie. Affolée, elle ordonne à Aldo de s’arrêter et demande à Sylvie ce qui ne va pas. Celle-ci perdant toute sa pudeur lui avoue son besoin plus que pressant et Sofia l’emmène dans les buissons. L’inconfort de sa position et la trop longue attente l’empêchent de produire la moindre goutte, et c’est percluse de douleur qu’elle se rassied sur le siège avant cette fois. Aldo roule doucement, inquiet et perplexe .

Il semble à Sylvie que l’on roule depuis des heures quand une enseigne capte enfin son regard. « Là-bas ! » crie-t-elle presque. Elle repère directement les lieux d’aisance. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle est assise sur une lunette qu’elle n’a pas pris la peine d’essuyer et se laisse aller. Il lui faut bien une minute avant de pouvoir se soulager, mais c’est plus que du soulagement, c’est un réel plaisir, aussi intense que la souffrance endurée. Quand même, c’est un plaisir trop cher payé !

Ses amis l’attendent autour d’une platée de pâtes. Elle leur sourit, la culotte un peu mouillée…

 

 

 

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