2015-02-19-KAIN - L'ENVERS DU MIROIR

2015-02-19-PASCALE DEPLECHIN NOUS REVIENT AVEC "L'ENVERS DU MIROIR"

 

Pascale belle copie 2.jpgIl s’appelait Jean-Marie. C’était un bel enfant. Casque blond, années soixante obligent. Des yeux bleus en amande…un visage-coeur. Le regard doux. Sa grand-mère le chérissait par-dessus tout ; elle l’appelait son petit ange. A l’adolescence, ça l’agaçait même un peu. Il était la gentillesse même. Son père s’en inquiétait avant qu’il n’entrât à la grande école : « Il nous faut endurcir ce petit gars. Ils vont le manger tout cru sinon… ». Et pourtant, non. Jean-Marie fut toujours très populaire. Partout. A en croire sa mère, toutes les fées s’étaient penchées sur son berceau. Intelligent avec ça. Ça m’énervait un peu. J’étais toujours dans son sillage, mais on ne voyait que lui. Pourtant, je n’arrivais pas à lui en vouloir : les gens étaient gentils avec nous…et c’était grâce à lui. Alors, je me taisais.

Beau comme il était, il attira bien vite les regards. Mais tous les soirs, c’était moi qu’il retrouvait. C’était moi et lui, lui et moi. Aucune ombre au tableau.

 

Pour son père, Jean-Marie est mort. Il ne parle même jamais de lui, paraît-il. C’est aussi bien ainsi. Pour moi, c’est pire : Jean-Marie n’a jamais existé. Sa mère caresse sa photo tous les jours, elle parle de lui au présent ; c’est très dur pour elle, je le sais, et malgré ça je n’irai pas la voir. Elle voudra se venger de moi. Le père encore plus. A quoi bon raviver la douleur ?

J’ai tué leur fils.

 

Ce jour-là, je me regardais dans le miroir. Enfin, nous nous regardions dans le miroir. Son sourire ravageur, son air charmeur... dans mon âme, point de sourire : j’en avais assez de cette hypocrisie. Nous savions tous deux qu’il montrait un garçon qu’il n’était pas, mais moi seule le savais ; jusque là, moi seule partageais ses pensées profondes. Hélas il y avait eu Dominique. Jean-Marie avait succombé. Je la trouvais quelconque, lui charmante, séduisante même. Sans qu’il s’en rendît compte, il s’éloignait de moi. Il sourit à nouveau au miroir et ma décision fut prise instantanément. Je le tuai.

Après mon crime, je me levai lentement mais sans hésitation. Je me dirigeai, déterminée, vers la chambre de mère et lui subtilisai son khôl et son tube de rouge. Et alors, de retour devant le miroir, avec application, je me fis une beauté : yeux bleu froid et lèvres mauve glacé.

 

« Catherine ! ». Cette voix ! Je ne l’ai plus entendue depuis le jour de l’explication. Je frémis. Dominique... Les larmes, les cris ; elle me martelait la poitrine de ses deux poings. Incompréhension totale, bien sûr. Très mauvais moment à passer. Je n’ai jamais cherché à la revoir, évidemment. De toute façon, j’ai tiré un trait sur Jean-Marie, mon enfance, ma jeunesse et … aussi sur Dominique.

Aujourd’hui, je suis photographe de mode, assez jolie, belle même selon certains. L’aura de Jean-Marie s’est déplacée sur moi. Quelle ironie ! Peu de personnes connaissent la vérité : son père, sa mère et Dominique. Car après mon geste ultime, j’ai fugué. Impossible d’encore vivre dans ce giron-là.

Et maintenant, la voilà, cette Dominique, là dans la rue juste à quelques pas. Assez bizarrement, elle me sourit. Je m’approche, méfiante :

-Tu m’as reconnue ?

- J’ai suivi ton parcours. Et puis, tu n’as pas changé.

Un compliment pour beaucoup. Pas pour moi ; elle le sait et sourit encore.

-          Tu m’as pardonnée ?

Un long silence.

-          Oui, …tu as cru tuer Jean-Marie, mais…

Je l’interromps brutalement :

-          Il est mort. Il n’a jamais vécu…pas vraiment.

Elle tressaille, accuse le coup et aussitôt retrouve sa sérénité :

-          Tu te trompes. Il vit en moi. Il vit dans le cœur de sa mère, de ta mère ; il vit en toi, quoi que tu en dises.

Elle touche ma main, comme avant. Ses yeux s’embuent ; les miens aussi. Je sais qu’elle m’aimera toujours…sans espoir.

J’avais tué Jean-Marie, elle l’a ressuscité.

Jean-Marie, Catherine. Catherine, Jean-Marie. Le miroir et l’envers du miroir. Moi.

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