2015-01-15-KAIN - AUTRE NOUVELLE DE PASCALE DEPLECHIN

2015-01-15-KAIN - "Trois fois."

 

Pascale belle copie.jpgPourquoi trois fois ?

Je me la poserai souvent cette question, sans jamais pouvoir y répondre vraiment.

 

J’ai seize ans. Je voudrais être Augustin Meaulnes. Je ne suis même pas François Seurel. Mon Yvonne de Galais à moi, c’est Anaëlle. Je la vois. Tous les jours. Dans ma classe. Je suis fou d’amour. Pas elle.

Je ne suis pourtant pas laid, plutôt beau même. « il va faire des ravages, celui-là » avait dit une copine de ma mère. Tu parles de ravages… Je suis loin d’être populaire, sans être le mouton noir. Je suis…transparent. Quand je salue, les gens ne me répondent pas, ne me voient pas. Mais si j’enfreins les règles, on me voit : je suis donc visible.

 

Lundi , deuxième heure. Le professeur de français nous donne un exercice de style : transformation d’un vers connu : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille». Tantôt amusé, tantôt effaré, il recopie consciencieusement les versions culinaires ou autres dudit vers. C’est mon tour. Instinctivement, j’élève la voix pour couvrir les chuchotis et les rires étouffés.

« Sois prompte, ô ma fureur, tuer est si facile ». Silence. Les regards prennent conscience de mon existence. Moi aussi. Anaëlle me regarde avec stupeur. Je lui souris. Un coup de coude à une copine et elle pouffe de rire.

Je retombe bien vite dans l’anonymat le plus complet.

Mais ses yeux ont parlé pour elle. Je le sens.

 

C’est le dernier jour du trimestre. Quelques titulaires bienveillants ont organisé différents ateliers sportifs. Je suis bon en équitation. Mon rêve va-t-il se réaliser ? Anaëlle a choisi la même activité. Comme je suis expérimenté, on me choisit pour aider une débutante. C’est elle ! Je peux la toucher, elle me sourit, m’appelle par mon prénom. Je lui enseigne les rudiments ; elle est docile. Nous caressons le cheval ensemble, prélude à d’autres caresses…

La journée se termine. Nous avons conduit le cheval à son box. Nous l’avons brossé. Nous rangeons selle et licol. Elle ôte sa bombe et ses longs cheveux blonds s’éparpillent sur ses épaules. C’est le moment, j’approche mes mains de son visage, mes lèvres des siennes. Elle me repousse violemment:« Qu’est-ce que tu crois, espèce de sale petit pédé ? »

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille…

Mais mes mains ont saisi ses épaules et la projettent sur le mur « Tais-toi… ». Sa tête heurte les briques, dures.

« Mais arrête, t’es un vrai malade ! »

« Tais-toi ! » Je la secoue cette fois. Ma vue se trouble. Je me sens soudain invincible.

Elle pleure, elle crie : « Tu me fais mal, je te déteste ».

Sois prompte ô ma fureur, tuer est si facile…

Je cogne sa tête une troisième fois : « Tais-toi ».

Un craquement sinistre et puis plus rien. Elle se tait enfin.

 

Au centre, on a peur de moi. J’ai tué.

Pourquoi trois fois ? Le juge n’a pas compris. Moi non plus. Pas bien.

Ma photo s’est étalée dans tous les journaux. Pourtant, maintenant, quand je suis en rue, on ne me reconnaît pas. Je suis transparent.

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